Bientôt viendra le bruit assourdissant de jouir d’être vivant

Avant-propos :

Toi qui lis ces lignes, ce n’est que mon avis. S’il  te brusque dans tes opinions, tel n’était pas mon souhait. Quel que soit l’endroit d’où tu viens ou le Dieu que tu (ne) pries (pas), je t’aime pourvu que tu sois doué d’amour.

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Le sentiment d’une gueule de bois. D’un état de sidération qui ne passe pas. De ne pas être réveillée. Je ne sais pas très bien comment définir l’état dans lequel je me trouve. Je vais bien. Physiquement. Je n’étais pas à Paris, ce vendredi 13 novembre 2015. Je n’ai pas entendu les tirs, les explosions, les cris, les pleurs. Je n’ai pas vu le sang, les larmes, les victimes, les terroristes.

Les événements me sont parvenus le samedi matin avec quelque chose qui ressemblait à « Tu as vu ce qu’il s’est passé hier ? ». Non. Je ne savais pas. Alors on m’a raconté. Arrive une minute de silence. J’observe mon corps adopter l’attitude solennelle. Je me recueille. Annulation de représentations. Annulation d’une exposition. Plus tard, à la table d’une brasserie, les écrans tournent en boucle sur les chaînes d’info. Alors forcément, on voit les images, on entend les journalistes. Comme si les scènes filmées ne suffisaient pas, les mots employés finissent de rendre insoutenables les faits. Je ne réalise toujours pas. On parle d’hier, de ce qu’il s’est passé en janvier et en 2001, de ce qu’il se passera demain. Je demande des nouvelles par sms de mes amis qui vivent sur Paris. Je suis soulagée car ils vont bien. Comme toujours en circonstances similaires, la tristesse et la colère implosent à l’intérieur de moi, je me raccroche à mon humour de merde aussi. Le soir venu, nous n’en avons pas tant parlé avec nos copains au dîner. Pas du tout peut-être. Je ne me rappelle pas.

Le dimanche a succédé au samedi. En navigant sur le net, je glane les informations comme une boulimique. J’évite soigneusement les photos et vidéos que les témoins ont pu prendre. La barbarie a fait bien assez de victimes directes. Devant la télé, je filtre les propos transmis, j’analyse les images diffusées. Je fais défiler mes fils d’actualités sur les réseaux sociaux : amis en sécurité, drapeaux français, dessins, messages de solidarité. J’y vois le pire. J’y vois le meilleur aussi. On n’en parle pas non plus avec les copains dans l’après-midi. Je prends des nouvelles d’une prof. Elle va bien. Elle a entendu les « coups de feu ». Ma messagerie professionnelle m’apprend que le salon prévu à partir de mardi n’aura pas lieu. Déjà les répercussions concrètes dans la vie quotidienne. Je relis l’article « Fanatisme » du Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Reprend la semaine de travail. Lourdeur. Travailler sans y penser. J’entends « chômage technique alors ». Non, pas vraiment. Lundi, à midi, les sirènes de la ville ont retenti. Je ne fais qu’imaginer ce que les anciens ressentent en les entendant. Je fais ma minute de silence. La France se fige. Infos le midi. Infos le soir. Journées entrecoupées par des passages sur les réseaux sociaux. Dans les méandres nauséabonds du net, je vois poindre les habituelles haines. Et puis aussi les lumières fraternelles. Les anonymes dans la rue à la télé, les anonymes sur les réseaux sociaux, les hacknonymes aussi. Des anonymes de tous âges, de tous milieux, de toutes confessions. Les grilles de programmation indiquent un programme qui n’est pas diffusé. Les chaînes se sont mises au diapason. Les présentateurs, animateurs, journalistes, ont la voix qui déraille, les larmes qui rougissent les yeux. A nouveau des annulations de manifestations. Deuil national de trois jours, respect pour les victimes, tout lieu de culture peut être une cible, comme tout lieu du quotidien, le président face au congrès, définition de « guerre », enquêtes, perquisitions, traques, fuite, identifications… Le discours policier s’entremêle au discours de guerre qui s’entremêle au discours politique qui s’entremêle au discours religieux.

C’est confus.

A la sobriété qu’imposent les événements répond petit à petit le murmure de la vie. Bientôt viendra le bruit assourdissant de jouir d’être vivant.

Je suis née sur le sol français de parents étrangers. Mes parents sont nés dans une patrie aujourd’hui morcelée. Ils ont connu le vivre ensemble. Ils ont fuit les tensions à des époques différentes. Leur identité a traversé les frontières et l’Histoire : elle s’est construite au cours des événements, d’une société à l’autre. Tantôt d’une nationalité, tantôt d’une autre. Chacun est né dans une famille de confession différente. Ils se sont rencontrés en France, se sont aimés, s’aiment encore et se sont toujours éperdument foutus de savoir ce que les autres pouvaient en penser, famille, amis, inconnus. Aucun ne m’a imposé de croire ou d’embrasser la religion dans laquelle on l’avait éduqué, ni d’aimer plus le pays qui les a vu naître que celui qui les a accueilli. Ils m’ont toujours encouragé à faire ce qu’ils n’avaient pas pu faire : aller à l’école, étudier. Le savoir, l’esprit critique, la curiosité, le respect… Si dans le giron familial, ils étaient favorisés, c’est à l’école encore plus qu’ils étaient exercés.

J’aime la France. Sa langue, ses variantes, son Histoire, sa culture, son territoire, ses Français. Mes parents aiment la France. Ma mère a pleuré au son de La Marseillaise lors de sa cérémonie d’accueil dans la citoyenneté française. Elle parle un français que certains Français ne veulent pas comprendre. Il y en a toujours de bien plus nombreux pour essayer de comprendre. Elle lit le français dans toutes sortes d’ouvrage avec appétit. Mon père s’emporte devant les matchs de football joué par l’équipe de France. Il ne peut s’empêcher de parler en français à vive allure pour ne pas être coupé ou repris. Il s’endort chaque soir après avoir lu quelques pages. Ils ont appris le français « sur le tas » avec d’autres Français. Appelez ça l’intégration si vous voulez.

Je n’ai pas de religion. Elles m’intéressent toutes. Ce qu’elles disent, comment elles sont nées, comment elles sont vécues. Suis-je athée, laïque, agnostique ? La question m’importe peu. L’étiquette aussi. Je dois être de la pire espèce : ceux qui ont décidé de s’exclure de la question de Dieu, qui se soucient peu de savoir si Dieu s’intéresse à eux et qui se soucient peu de ce que Dieu pourrait penser qu’on ne se soucie pas de lui. Quant à savoir s’il existe ou non, ça ne m’intéresse pas. Sans doute suis-je de la pire espèce d’autant que je suis ambivalente sur cette question : je respecte les croyances de mes semblables. Imaginez maintenant ce que provoque le hashtag #prayforparis … Il a une forte charge émotionnelle, respectueuse, solidaire, certes. Mais ça ne m’empêchera pas de penser qu’on a eu assez de religion en ce vendredi 13 novembre. Quelques années en arrière (années collège, avec tout ce que cela suppose d’immaturité), je pensais « On dit que Dieu est amour et comme l’amour est en chacun de nous, alors ça veut dire que nous sommes tous un peu Dieu. Tous unis, nous pourrions faire de grandes choses. » J’observe cette pensée avec le recul des années. Déjà je ne m’expliquais pas vraiment pourquoi je n’avais « pas envie de croire en Dieu »,  je me trouvais un autre chemin pour croire en autre chose, je remettais dans les cœurs de l’Humanité les choix qui conduiraient notre futur comme si c’était un grand jeu de construction de briques de Lego : toi+toi+…+toi = Dieu. Peace and love power. Hippie style. En mode naïf-solidaire-pragmatique : Dieu n’existant pas, fuck, créons notre monde meilleur ensemble. Aujourd’hui, cette légèreté face à la question religieuse me va bien. Encore plus même. Volontairement.

J’aime la République. Et tous ces symboles. Ceux qui sont figés. Ceux qui sont vécus et réactualisés. La Marseillaise entonnée dans une église en Australie, à Wembley avant un match de foot, sur la place de la République à Paris, ça me bouleverse. Des drapeaux dressés pour revendiquer une France aux Français, ça me terrifie. Oui, la France c’est beau. Mais la France de Morano, Le Pen et autres cancrelats, non merci.

Je ne serai pas ethnocentrée. Quand cela se passe dans notre pays, la douleur, la tristesse, l’anxiété, nous gagnent plus violemment. Charlie Hebdo. Bataclan. Un français touché, c’est tout le pays qui pleure. Est-ce plus choquant qu’un français qui tue un autre français ? Ce qu’il se passe en France se passe ailleurs aussi. Les terroristes frappent partout. On parle de Daesh. Boko Haram emploie les mêmes moyens.

Alors, terroristes, je vous nie. Vous n’êtes rien. Étouffez-vous avec votre haine.

Tandis que vous vous éteindrez, de mort violente ou naturelle, nous panserons nos plaies, nous vivrons, nous nous souviendrons et nous nous perpétuerons. Il y aura plein de petits Charlie et plein de petits musiciens, d’amateurs de bonnes chairs, de bons vins, de fromages, il y aura des pâtissiers et des pâtissières, des femmes nues dans les magazines, des french kiss dans les films d’amour ou de cul, des femmes qui s’aiment, des hommes qui s’aiment. Nous allons chanter, boire, manger, aimer. Et l’Humanité va vous oublier. Vos visages, vos noms, vos os, votre chair : tout pourrira et rien ne restera. Et le monde entier continuera de tourner.

Bientôt viendra jusqu’à vous l’onde assourdissante de la vie et de l’amour et tous ceux qui vous succéderont vous nieront aussi.

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